Métaphore cancer en rémission: Montgolfière pays fertile

Hypnose et Cancer: Regards croisés (3/3)


Cet article est la partie 3 de 3 dans la série Série Cancer et Hypnose : regards croisés

Hypnose et cancer: regards croisés, suite de la partie 2


Le choc

Claude:

Février 2016, à mi-parcours de cette nouvelle ligne thérapeutique contre le cancer, le scanner indique l’apparition et le développement de nouveaux ganglions. Le médecin m’annonce les conclusions avec toute la délicatesse possible, d’une voix lente au timbre doux. Dans le bureau médical, stoïque, je le remercie de son attention, de son regard si aiguisé et glisse dans ce long tunnel sans prise.

Couloirs de l’hôpital réservés aux personnels, mes pas se fixent sur des lignes parallèles d’où parfois une couleur s’échappe brusquement. Lignes lisses, colorées qui se laissent suivre. Alors qu’une infirmière du service d’hématologie passe par-là me salue…. Elle parle ….attrape mon coude et me conduit. Elle parle,… parle quand je n’entends que des sons, à peine des mots sans phrase…. L’ascenseur, elle m’entraîne puis m’assied. C’est très bien l’immobilité, contre le plexiglas de ce monde grouillant de mouvements, de flashs lumineux et de vibrations. Le médecin, chef du service prend durement mon dossier. Alors qu’elle croit tellement dans ce protocole, comment pourrait-elle retenir sa surprise ? Son soupir me confirme, j’avais donc bien compris !

Tout de suite, elle annonce vouloir téléphoner à mon mari. Comme coincée à l’intérieur de moi, la panique m’envahit. Je ne veux pas qu’il sache. Ils n’auront pas son numéro, fouillent mon sac, prennent mon portable. Parfois la seule issue est dans l’inconscience.

C’est dans cette toute petite chambre 301 bien connue que j’émerge au bruit de la pompe. La porte ouverte offre une vision directe sur la salle infirmière. A mon mari, bouleversé, qui rentre, je peux juste dire combien je suis désolée, que je fais tout mon possible, lui faire promettre de ne rien dire à ma mère. Ne pas faire souffrir, Comment ne rien dire? Donner le change est mon obsession. Les médecins, soignants, qui défilent, blaguent, s’installent comme pour une pause ne me trompent pas, eux aussi font « semblant », trichent, mentent un peu. Chacun fait avec ses moyens. La main fraîche du chef de service sur mon front est un geste de mère, une vérité.

Dans un sursaut, elle se reprend la fait glisser doucement jusque dans la mienne. Les larmes tendres d’une amie-infirmière d’un autre service avec un « Je ne sais pas quoi te dire! ». Il n’y a rien à dire. Les sourires les regards parlent parfois plus. Laisser faire, alors je m’abandonne, quelques heures un jour ou deux en silence pour me reprendre.

Sortie d’hôpital, pour la première fois, je sollicite Pierre. Pour une rencontre dont j’espère qu’il acceptera de ne pas trop savoir. Juste pour moi pour essayer de tenir. J’ai peur d’abuser. En hypnose, juste avec une voix, il n’y a rien à faire que d’être. Etre est justement ce dont j’ai besoin.

Comme toujours, généreusement, il accepte, je sais qu’il faudra donner un peu. Les règles sont établies. Salutations, cordialités, nous nous jaugeons autour d’un thé. Éliane ne l’accompagne pas cette fois. Il souffre des vertèbres cervicales. La réflexion me traverse qu’il doit être en colère, c’est ce qu’on dit pour ce type de douleur ou alors il a dormi la tête penchée ? Comme une leçon bien apprise, j’explique le nouveau report de greffe, l’échec, l’engagement de l’équipe vers une nouvelle ligne de traitement et reconnais aussi que c’est difficile, que je cherche comment faire.

Avec désinvolture, Pierre parle de sa propre vision de la mort pour m’éviter le sujet. …Tant de pudeur me touche. Peu importe qu’il croit en ce qu’il dit ou pas, c’est signifiant. La mort, je me refuse à l’évoquer avec lui, ou d’autres. Cela m’appartient.  Et très vite, il s’engage, s’autorise à expérimenter encore. Ce qu’il faut pour me permettre d’aborder la séance rassurée. Je vais pouvoir en profiter.

Tout en parlant, très légèrement, du bout des doigts, il imprime sur chaque épaule un rythme régulier, alternatif. Comme un tambour en sourdine, le mouvement résonne, concentrée à l’écouter mais sans l’entendre. Alors que de nouveau dans un nul part, je me vois, recroquevillée, de plus en plus éloignée, dans la nuit étoilée. Persuadée qu’il me berce comme une enfant, je laisse les choses se faire. Il faut accepter.

Et plus je me sens bercée, plus je m’éloigne. Et c’est si bon d’être loin et bercée dans le noir, la nuit et l’espace.

En fin de séance, un peu groggy, je n’ose pas évoquer ce balancement tendre intime, lui même ne cherche pas à connaître mon ressenti. Il s’assure, prévenant comme toujours, que je suis bien présente avant que nous nous quittions.


Pierre:

Régine Picamoles, une collègue psychologue qui vient d’être affectée au CMP d’Evreux, travaille elle aussi en Hypnose Ericksonienne, et utilise de multiples autres outils de thérapie brève avec lesquels elle travaille depuis plusieurs années : HTSMA, thérapies narratives. Elle a rédigé un projet pour le pôle Extra-Hospitalier intitulé « Groupe thérapeutique Gestion non médicamenteuse de l’anxiété », dont le pôle s’est emparé, et que le médecin chef de pôle souhaite mettre en place rapidement au CMP, dans le cadre de la diversification de l’offre de soin.

D’ailleurs, alors que je le croise un matin dans les couloirs, il me sollicite pour être co-thérapeute du groupe, étant parfaitement au fait de la formation dans laquelle je suis inscrit, puisqu’il a donné lui-même son accord pour la financer.

Lorsque Claude me recontacte je tends de dos. Je sais parfaitement qu’elle n’est pas femme à faire le premier pas, et que si tel est le cas, c’est que l’heure est grave. Ainsi même la Reine des Neiges (R-ICE) a échoué! Évidemment dans mon esprit, l’accompagnement de Claude a toujours comporté une part de risque, la possibilité qu’à un moment ou un autre la maladie ne prenne le dessus et réussisse à l’emporter malgré tous nos efforts. Ce nouvel échec résonnait bien sombrement dans mon for intérieur, et lorsque je préparais notre rencontre, il me vint à l’esprit que ce n’était pas une éventualité à balayer d’un revers de main. Notre relation est basée sur l’authenticité, et nier cette résonance aurait sonné faux.

Je parlais de cette situation avec Éliane, ainsi qu’avec Régine, leur demandant comment elles auraient géré pareille situation. Ce qu’elles me racontent ne me plaît pas trop. Même si j’en saisis l’essence. Je ne me sens pas à l’aise avec le concept. Peut être même à cause de cette trop grande proximité de la mort.

« Le pire du pire! » Ce qui est connu perd une partie de sa dimension terrifiante. Cela résonne comme une redite. L’emmener par les chemins lugubres de sa propre angoisse, par ses bosquets sombres et moites, ses enchaînements de causes et d’effets anticipés, et à chaque embranchement, lui faire prendre le sentier le plus ténébreux, jusqu’à aboutir à sa propre mort. Ensuite, l’allonger, là, par terre. Attirer son attention sur ce corps au contact du sol, gisant, complètement inanimé. Et à ce que finalement la vie revienne. Le souffle reprend sa rythmicité, le sang bat les artères, parfois un flash lumineux sur l’écran des paupières ou une odeur flottante éphémère, un son fortuit extérieur ou intérieur, un organe qui se manifeste et c’est la vie qui se redéploie au travers du corps. L’expérience devient un repère vécu pour la personne, pas une vague connaissance théorique et cognitive. Son cerveau peut la transformer, s’en emparer et l’adapter pour étendre la palette de réponses émotionnelles possibles à cette angoisse de mourir dont l’étreinte peut parfois être si glacée et paralysante.

D’emblée ce n’est pas une séance classique pour un débutant. La charge émotionnelle associée est juste énorme, terrifiante pour l’accompagnant encore novice comme pour l’accompagnée. C’est loin de la séance d’hypnose « bisounours » décrites par Dominique Megglé. Évidemment on ne peut pas toujours évoluer dans le « confortable » et le sécuritaire: s’approcher des frontières de la zone de confort, et parfois les dépasser permet ensuite d’agrandir cette même zone! Et de franchir des caps jusque là inexplorés.

Je décide de présenter ce choix à Claude, de lui laisser décider elle-même de ce qu’elle souhaite vivre. Cela risque donc de ne pas l’enchanter, puisque ce n’est déjà pas une sinécure, mais comme en plus le premier de cordée n’est pas en confiance lui-même, elle risque fort de dire « non ».

Mais je ne me mets pas la pression: au point où j’en suis arrivé dans ma formation, il est normal, selon cette partie sage de moi, que je ne me sente pas encore à l’aise avec ces techniques. D’autant plus qu’on s’approche franchement des frontières de la psychothérapie. Ce n’est pas le mandat qui me lie à Claude. À elle donc de décider où elle veut placer le curseur.

Je décide donc de préparer un plan « B » à cette séance. Une approche basée sur les stimulations alternatives. En formation Jean-François Terakowski explique que la stimulation alternée droite et gauche permet de remettre en branle un mécanisme physiopsychologique naturel dont la finalité est de digérer et d’intégrer les expériences vécues dans la mémoire habituelle du corps qui parfois peut être bloquée par des expériences trop lourdes ou traumatiques.

Il le nomme Processus Résolutif Adaptatif, à l’image d’un broyeur qui concasse ces mémoires qui occupent tout l’espace, comme si elles avaient éternellement eu lieu la veille, pour permettre au cerveau d’ensuite en disposer et ranger ces résidus mémoriels, et libérer ainsi de la place.

Cette stimulation j’imagine la pratiquer en sollicitant le sens kinesthésique, à mon sens le plus à même d’évoquer l’accompagnement et la présence physique.

Lorsque finalement nous nous rencontrons dans la salle 21, Claude déroule le fil des récents évènements avec application et maîtrise. Je sens en arrière plan dans son récit le spectre de la mort.

C’est à ce moment que je lui propose de travailler selon la méthode du pire. Ainsi que je l’avais prévu, elle refuse.

Et comme dans le film l’exorciste où le prêtre pour chasser le démon doit le nommer, je décide d’évoquer ma propre conception de la mort, pour qu’il puisse être nommé, même par procuration. Il me vient de lui raconter une anecdote personnelle :

« Lorsque j’étais adolescent, je me faisais ramener par un ami, Nicolas, en voiture à mon domicile. C’était une superbe journée où nous nous étions terriblement amusés. Le soleil réchauffait le ciel d’une agréable journée de printemps, et nous venions juste de déposer une amie, Sandrine, à son domicile. Celle-ci descendait juste du côté passager après nous avoir jeté une dernière vanne à la figure, comme elle savait si bien le faire.

À cette époque, les règles n’étaient pas aussi drastiques que maintenant. Aussi je restais installé à l’arrière le dos calé contre la portière de droite, les jambes allongées sur la banquette, la droite repliée, l’autre en appuit contre la portière, et le buste entortillé dans la ceinture de sécurité, encore hilare de sa réflexion.

Nicolas, hilare lui aussi, reprenait le chemin de notre village natal, lorsque une grosse Mercédès conduite par un homme du village d’à côté que mon père connaissait, déboula de notre gauche à plus de 110 km/h et vint nous percuter de la gauche, nous projetant dans le joli bois qui faisait face à la route.

Je me souviens simplement de la Peugeot 205 qui démarre, puis plus rien, l’inconscience. Comme une lumière allumée l’instant d’avant, éteinte l’instant d’après. Aucune souffrance, aucune angoisse, juste rien. Pas le néant hein? Parce que le néant serait déjà quelque chose… Juste rien. Pas de peur, de joie, rien du tout.

Ça a été une expérience très intéressante. Parce que ma foi j’aurais pu aussi bien être mort de ce traumatisme crânien avec perte de connaissance. Et je l’ai vécu comme une expérience positive et enrichissante, apaisante. Depuis ce jour mourir n’est plus pour moi une expérience terrifiante et lointaine. C’est une possibilité de chaque jour, inattendue et incolore, soudaine et inodore.

C’est après avoir repris connaissance, repris conscience, qu’est venue la souffrance physique et l’angoisse: apercevoir ma jambe gauche énorme et enflée, Nicolas inanimé dont la tête pendait sur le côté, du sang plein le visage. Les secours qui sciaient la voiture pour nous dégager, et moi qui demande complètement groggy si Nicolas va bien. Savoir si mes parents étaient prévenus..

Plus tard j’ai su que mon propre père était passé à côté de l’accident, sans réaliser une seconde que son fils gisait inconscient dans cette Peugeot 205, autour de laquelle s’affairait tant de monde, pulvérisée dans le petit bois devant lequel il passe plusieurs fois par jour, depuis 16 ans. »

« Alors évidemment chaque personne a ses propres convictions par rapport à la mort, et envisage l’après à sa propre manière. Et je me demande quelle est la votre Claude? Et je ne parle pas de la maladie, de la souffrance physique ou morale, car ça n’est pas le sujet, n’est-ce pas? Non, je parle de ce moment « on/off », et de ce qu’il y a ensuite.. »

À travers ce récit j’amène une partie d’elle à envisager sa mort sous un autre angle. Bien sûr elle n’en a pas conscience, c’est entre son inconscient et moi que cela se passe. Je suggère indirectement qu’il puisse remodeler cette conception en lui faisant part de la mienne. Peut être se servira-t’il de mon expérience ou bien choisira-t’il d’utiliser tout autre chose. Peu importe, le principal est que ça puisse bouger. Retrouver un équilibre dynamique.

D’ailleurs, elle pleure abondamment à mon histoire, et je vois son corps qui se balance tout doucement, imperceptiblement tandis qu’elle sanglote.

C’est le moment que je choisis pour lui proposer de l’emmener en hypnose, avec son accord, je lui suggère de se dissocier à nouveau tandis que me mettant derrière elle, je presse chacune de ses épaules en rythme avec son balancement naturel.

J’emmène son double pour une promenade dans le joli parc de l’hôpital, tandis qu’avec son corps je continue les stimulations alternatives.

Lorsque la séance se finit, je la renvoie rapidement. Erickson disait « Ce que l’on dissèque, on le détruit. », je ne voulais pas interférer avec le travail initié, laisser le champ libre à son inconscient.

Plus tard, elle me fit un retour par notre dossier partagé en ligne.

« Marcher sous les galeries de l’hôpital, observer les parterres fleuris, profiter l’été de l’odeur des tilleuls a toujours été un plaisir. Alors au cours de la dernière séance j’ai d’abord été très surprise que vous l’évoquiez précisément, puis heureuse que vous m’y conduisiez. Je vous sens encore m’y pousser doucement mais il était facile de s’y projeter. Les sensations sont tellement confuses. J’ai beau essayer de me rappeler du contenu, rien ne me revient sauf peut être votre voix lointaine.

Reste ce bercement ressenti intensément et c’est là que je ne sais pas si vous êtes intervenu par le toucher la parole ou si c’est juste arrivé comme çà ? Pas de hamac, aucun bras ne me portait ni m’entourait. Mais bercer est bien le mot de ce mouvement long continu et tendre que j’ai eu pour mes enfants lorsqu’ils étaient petits. »


Claude:

Les jours suivants sont lents, calmes. J’imagine les ganglions, taille, forme, localisation, leur développement furieux qui les rend sans cesse plus forts. Ils dévorent l’espace disponible tout autour, et encore.  C’est le même emballement qu’une avalanche qui dévale, arrache tout jusqu’à fond de vallée, impossible à retenir, impossible à arrêter.

L’équipe d’hématologie-oncologie est présente, a soin de chaque cas. Ils nous considèrent. Le personnel hospitalier prend le temps de se poser dans la chambre, sans qu’il soit nécessaire de tout répéter sans cesse, l’information circule. Derrière le « bonjour », chaque prise de constante, il y a cette évaluation plus informelle de notre bien être, une observation fine de notre attitude, la manière dont nous les accueillons.

Après cette séance avec Pierre, sans être apaisée, je sais que je vais y aller, poursuivre les traitements qu’ils me proposent. Le médecin chef de service m’explique qu’en lien avec Becquerel et en équipe ils envisagent une nouvelle ligne de chimio associant de l’immunothérapie : 3 cures, un bilan. Cette fois même eux décident d’avancer à petits pas. Je note leur prudence en même temps que je m’approprie cette technique si efficace, m’extraire une fois et une seconde si nécessaire. Souvent, pour rester présente à moi même et aux autres, pour tout pour tous, je me dissocie. Enfin, je n’ai plus l’impression de mentir et c’est un tel soulagement! Cette autre partie de moi qui prend le relais, peut discuter agir librement tout en laissant l’autre reposer.

Les 3 cures s’enchaînent sans rien ressentir ni bonheur ni souffrance en protection tout au fond de moi-même. Seul indice de ce qui se joue depuis janvier, mes mâchoires endolories à force de serrer littéralement les dents inconsciemment, dans mon sommeil. C’en est presque amusant, cette réaction physique qui traduit la lutte. En tout cas cela m’interpelle, m’interroge. J’ai parfois envie (besoin) de comprendre comment ça marche. Pierre répond à mes questions de manière sibylline. Il n’y a peut être rien à comprendre finalement.

Toujours à distance, mars s’étire et avec lui avril, recevant les cures une à une avec tout l’engagement possible. Toute mon énergie dirigée à rendre le corps disponible au produit. Le jour du pet scan arrive. Sans rien attendre, sans penser à rien, les 2 heures du bilan sont courtes.

L’analyse de l’examen demande quelques jours, les conclusions définitives s’établissent toujours en réunion…..et lorsque le médecin me téléphone, c’est à peine si je comprends, si j’entends. Incapable d’intégrer l’information, elle me traverse.  Au point que je ne fais aucune annonce à la famille, aux amis. Quatrième cure le mardi suivant, la chef de service sérieuse me confirme et répète me tenant les mains : « Mme Thomas c’est positif, les masses sont en régression. Encore 2 cures et vous partez en greffe fin mai ».

Une partie de moi devrait hurler de joie, de bonheur mais j’accueille la nouvelle hors de toute émotion. Alors plutôt que de le dire, j’écris à chacun et plus je l’écris plus cela prend de la consistance, plus l’information se fait vivante, plus elle me tire de sourires et d’espérance.

J’appelle ma famille enfin leur offre la bonne nouvelle de vive voix, les imagine se recontacter les uns les autres pour la partager. J’appelle Pierre heureuse de lui dire que tout va bien se passer. C’est une relation étrange qui s’est installée à la fois très proche et toujours distante, sincère et sur la réserve. Lorsque je l’évoque avec Christophe, lui ne trouve rien de bizarre c’est normal! Alors si c’est normal, sans doute que je me pose trop de questions.

Plus tard, il m’envoie un SMS heureux et me présente la suite. Une préparation à la greffe par l’hypnose : deux séances par semaine avant mon hospitalisation. Il y croit et me donne le sentiment de vouloir m’entraîner pour les jeux olympiques.

La visite de l’unité protégée date de décembre. La cadre me contacte par téléphone pour un rappel et brosse un tableau assez difficile pour les semaines à venir. L’isolement, un protocole d’hygiène strict, des visites réduites, les effets secondaires sont énoncés. Calibrer le plus possible pour limiter l’imprévisible quand il se présente dit-elle. Bien sûr, je préfère savoir mais là encore je n’éprouve rien et donc rien ne m’inquiète. Ce détachement de tout ce qui m’entoure… Cette chance d’être tant aimée, notre entourage si généreux nous offre son temps. Notre famille est présente, les amis aussi en attendant pour assurer la stabilité des garçons, faciliter les aller retour de Christophe.  Ils ont droit à leur innocence, leur enfance. Sans les mettre sous cloche, nous les avons informés régulièrement et dans la mesure du possible, mais je me refuse à ce que cette étape soit une contrainte pour eux tous. Le quotidien doit être le moins impacté possible. Chacun a sa vie à construire.

Sur une pendule l’aiguille des secondes est une chose curieuse. Dans son mouvement continuel, elle peut tout à la fois rester stagnante, impassible et d’un coup avancer à la vitesse de l’éclair. Finalement, en changeant de point de vue, on modifie tout le champ de perception. Pierre cale nos rendez vous pour la préparation intensive. Tout se bouscule.


Pierre:

Claude me contacte pour m’annoncer la bonne nouvelle. Elle m’avait déjà expliqué la suite du protocole, et je savais qu’après la chimiothérapie, ils envisageaient de procéder à une greffe. Ce que je savais aussi, c’est que cette greffe donnerait lieu à une hospitalisation dure! Isolement, traitement de choc. Ce serait certainement une des épreuves les plus dures que Claude traversera. Et c’est ce que j’entends en filigrane lorsqu’elle m’en parle. « Le gros morceau »!

A cette période, je suis en pleine lecture du livre de Milton Erickson « Innovation en hypnothérapie », le chapitre « Utilisation en hypnothérapie de l’expérience vécue des phénomènes hypnotiques » m’inspire au plus haut point..

Il y relate son intervention en hypnose auprès d’un patient, médecin illustre et reconnu, qui doit passer une certification importante dans une discipline médicale où le président des examinateurs est un ancien camarade de lycée et qui lui voue une haine froide pour des raisons inconnues. Depuis toujours, ce patient est dans l’incapacité de passer des examens oraux qui étaient pour lui un calvaire. Il développait invariablement une panoplie de symptômes psychosomatiques, parfois gravement invalidants. Jusque là, il avait toujours réussi à passer ces examens en obtenant des aménagements particuliers à son handicap, mais qui lui étaient refusés cette fois par cet ancien camarade, bien au fait de son point faible.

Lorsque Erickson le reçoit, il accepte de l’aider, et demande à son patient de se prêter à un projet d’essai clinique dans lequel il doit l’entraîner à la transe profonde. Seulement après, il pourra engager un processus thérapeutique avec lui. Son patient acquiesce.

Il l’entraîne donc à la transe profonde somnambulique, et lui apprend à développer des hallucinations visuelles et auditives positives et négatives, des anesthésies superficielles et profondes, une régression, une revivification, une dissociation, une amnésie sélective, une amnésie partielle ou totale, une hypermnésie, des suggestions post-hypnotiques, une dépersonnalisation, des automatismes et une distorsion du temps. Le patient pense que cet apprentissage est dans le cadre du projet expérimental d’Erickson, il ne manifeste donc aucune résistance à cet entraînement.

En fait, que cette procédure soit réellement thérapeutique est sans importance. La stratégie d’Erickson est de donner au patient des moyens entièrement nouveaux de réagir et de répondre, et qui excluent ses comportements préjudiciables acquis depuis longtemps. Il se contente d’ajouter à l’entraînement quelques parties d’un travail additionnel destiné à le préparer à son épreuve, mais jamais Erickson ne permet que le patient se rende compte de ce contenu additionnel, qui sinon aurait pour effet de fixer ses peurs ou son anxiété sur ces nouveau apprentissages.

Et le résultat est extraordinaire! Le patient raconte ensuite comment il passe son examen: tous les phénomènes hypnotiques sont présents. Il hallucine les questions qui s’écrivent dans l’air autour des examinateurs, l’examinateur disparaît, seule subsiste sa voix, les réponses s’inscrivent, et il se contente de les lire… Et tout ces phénomènes hypnotiques qui lui permettent de contourner la situation d’examen.. et de réussir brillamment au grand dam du président dont les collègues examinateurs sont enthousiastes..

Cette histoire m’inspire! Et pourquoi ne pas utiliser la même stratégie pour armer Claude à cette future hospitalisation tant redoutée? Cela lui permettrait d’une part d’être dotée d’outils qui lui seront utiles, et d’autres part, d’aborder cette épreuve en lui donnant un rôle actif, acteur du soin, ce qui devrait tout changer dans sa manière de la vivre!?

Au vu du peu de temps qui reste, je décide de l’entraîner à l’amnésie pour oublier les moments pénibles, à la dissociation pour pouvoir être ailleurs en cas de besoin, à pouvoir fonctionner en transe profonde tout en continuant à interagir avec l’entourage pour lui permettre d’être en transe aussi souvent qu’elle le désire sans interférer avec les soins, à la distorsion du temps pour lui permettre d’allonger les temps de répit et raccourcir les moments difficiles. Je dégote dans ces livres tout un tas de techniques permettant de réaliser ces objectifs.

Je contacte Claude pour lui proposer cet entraînement, sans tout lui dire, afin de ne pas cristalliser de résistances. En installant une méta-communication à chaque séance en rapport avec le phénomène hypnotique auquel je souhaite l’entraîner.

Parallèlement, j’enregistre deux MP3 de suggestions destinés à consolider les effets de la préparation, ainsi qu’à activer au maximum son potentiel de guérison et de résistance aux effets secondaires des thérapeutiques d’une part, et gérer ces angoisses qui continuent de la tenailler d’autre part.

Je les nomme « Odyssée » et « Calme », ce qui, je trouve donne une dimension « épique » et presque « initiatique » à cette expérience, ce qui constitue en soit un recadrage que j’espère efficace!


Claude:

Début mai est l’heure de la première séance. Mon hospitalisation est programmée pour la fin de ce mois. Sans doute parce que le danger s’éloigne, pour la première fois je m’autorise à évoquer avec lui la peur. Derrière l’angoisse qui emprisonne, me tétanise, il y a cette volonté d’en briser les chaines pour reprendre un peu de maîtrise. Ressentir à nouveau quitte à avoir mal me parait envisageable, aujourd’hui. Et si quelqu’un m’assure, garde la ligne peut être je pourrais. Il me semble que la présence de Pierre est essentielle et a un impact différent avec l’expérience.

Lorsque nous nous entretenons au départ c’est un peu comme s’il m’invitait à convoquer l’inconscient comme il dit. La mécanique est autonome. Comme si sa voix m’entraînait, me guidait dans un labyrinthe d’engrenage. Il faut lui faire confiance et accepter les images mentales qui surgissent.

Me voilà de retour dans mon lieu, sur cette plage qui m’appartient, réunissant en Une toutes celles où je me suis sentie bien, eau douce, de mer, lac ou rivière, galets ou sable. Elle est tout à la fois. J’ai toujours aimé nager, pagayer, plonger et aussi accompagner les autres aussi dans le monde sous marin. Alors il est facile lorsqu’il le propose de m’y projeter, facile aussi d’entamer une belle descente dans le bleu d’une eau irisée salvatrice, remonter tranquillement profiter de la séance pour repartir ensuite s’installer sur la plage. Et lorsque sa voix évoque mes craintes, mes peurs sans les nommer. Enfouir profondément mes deux pieds dans un sable chaud et doux pour les envisager, silhouettes sombres, avant de les déposer dans un bateau et les laisser s’éloigner jusqu’à l’horizon, pas plus loin..

Vivre une maladie, c’est accepter de développer une compétence très particulière : La patience. D’ailleurs, c’est le titre que nous portons à partir du diagnostic, nous sommes des patients. Ceux qui attendent, extrait du rythme imposé par la fourmilière humaine et ceci quand bien même certains maintiennent une activité professionnelle, sportive, continuent de lire ou jouer de la musique. Nos temps se décalent. Pierre me présente la seconde séance sous ce thème. Il débute en évoquant la perception du temps qui peut se condenser ou s’étendre suivant nos états d’ennui, d’intérêt et m’invite à un jeu. En imagination, je dois depuis là où nous sommes, rentrer chez moi en voiture respectant le code de la route et préparer un gâteau au chocolat en une demi-heure.

Une nouvelle modalité d’exercice, que je prends au pied de la lettre avec bonne humeur. Il m’invitera aussi dit il a parfois serrer le pouce et l’index. Déjà à ma tâche, le temps qu’il propose est court mais c’est jouable. Confiante, j’ai envie de réussir ce que j’envisage comme un défi.

Pourtant dès le début, sa voix est une contrainte, freinante, impérative. En transe,  je l’entends, agacée essayant de m’adapter à son tempo lent (cumuler les actions pour gagner du temps en profitant du trajet pour identifier le positionnement des ustensiles, ingrédients dans la maison, me remémorer la recette) avant d’être troublée par cette impossibilité à gérer cette dimension comme je le voudrais. Cette voix est désagréablement autoritaire, tout ce que je déteste. Alors qu’une partie de moi me dit qu’il suffit d’ouvrir les yeux (allons c’est une mascarade, ça n’est pas sérieux), une autre aussi volontaire est engagée dans l’histoire décidée même si ça n’est pas agréable… J’y suis presque, il me manque quelques minutes pour réussir. Pierre poursuit sa séance traçant une ligne du temps, il me fait traverser le passé, anticipe un certain avenir, ancre le présent mais …Quelle déception ! Alors qu’une autre ajoute justement que ça n’est pas grave c’est pour de faux!

Sur le trajet retour, le même que celui suivi virtuellement (c’est le plus court), une sensation désagréable s’installe. Avec beaucoup de conviction, je m’interpelle, me secoue, minimise l’effet, je dois être plus forte, ne pas me laisser impressionner.


Pierre:

Pour l’entrainement à la distorsion du temps Erickson utilise plusieurs techniques9. Une d’entre elle est de faire réaliser à son sujet une tâche dans un temps contraint, en lui laissant un temps hypnotique plus important pour le faire. Pour Claude, je pense à la réalisation d’un gâteau, puisque cela fait partie des activités familiales autour desquelles elle aime fonctionner. Pour l’induction Erickson utilise un métronome, qui va ensuite servir à accélérer ou ralentir le passage subjectif du temps. En méta-communication, c’est installer le thème de la séance en regardant sa montre, en saupoudrant les références autour du passage du temps. Cela contraste fortement avec les rituels que nous avons mis en place jusqu’ici, dans le sens où d’habitude nous prenons le temps en ne le regardant pas passer.

J’accompagne donc Claude en hypnose, en lui demandant d’entendre le métronome, qu’une partie d’elle continue à y porter attention tandis que son esprit peut s’évader, et peut-être réaliser un exercice, rentrer chez elle en respectant les limitations de vitesse, préparer un gâteau au chocolat, puis revenir ici dans cette salle, et cela en une demi-heure.

Je la laisse ensuite dans le silence de ma voix, pour la laisser réaliser cette tâche. J’accélère le métronome qui était réglé au préalable à 60 battements par minute, ce qui correspond au rythme cardiaque. Petit à petit, j’augmente cette fréquence, ce qui a pour effet d’accélérer le passage du temps subjectif pour elle. Et certainement rendre les choses plus inconfortables pour elle, dans la mesure où elle a moins de temps pour effectuer les mêmes choses.

Et finalement, je mets fin à la tâche au bout de 5 minutes… (oui je sais ce n’est pas gentil!).

J’ancre l’apprentissage de cette séance sur un geste, l’utilisation de la pince du pouce et de l’index de la main droite.

Lors de son retour, nous débriefons sur la situation, et elle ne s’est pas rendu compte qu’il ne s’est écoulé que 5 minutes. Dans son vécu temporel subjectif, elle pense vraiment avoir bénéficié d’une demi-heure. Comme à mon habitude, je la laisse repartir sans décortiquer le contenu de la séance (ce qui lui fait dire que je suis parfois sibyllin), et sans lui dire l’objectif que je souhaitais atteindre, afin de ne pas interférer avec l’apprentissage inconscient.

Mais je ne prends pas la mesure de son état, et Claude ne se sent pas très bien. Cette séance a installé une sorte de tension, un sentiment d’insatisfaction puisqu’elle n’a pas eu le temps de finir sa tâche. (Ce qu’elle minimise évidemment à l’entretien)

Cette séance a lieu un jeudi, et elle m’interpelle au cours du weekend par notre dossier commun en ligne en me disant qu’elle ne se sent pas très bien avec l’utilisation de l’ancrage qui n’est pas confortable. Ensuite elle me raconte une expérience qu’elle qualifie de bizarre et qu’elle a vécu ce weekend.

Alors qu’elle se promène avec ses enfants, d’un coup elle se retrouve à un autre endroit de la forêt, perdue, déboussolée! sans aucun souvenir des pas qui l’ont menée jusqu’ici. Elle est assez inquiète de ce phénomène, et elle m’en fait part.

Je la recontacte le dimanche soir, en lui disant de ne pas s’inquiéter, de suspendre l’utilisation de l’ancrage, que nous traiterons cette situation le lendemain. Je recadre positivement l’incident de la forêt, y voyant le clin d’œil de son inconscient sur l’efficacité de la préparation en cours.

Elle a pu fonctionner de manière totalement automatique pendant un certain temps, et complètement amnésier ce laps de temps! Et ses enfants ne se sont aperçus de rien! Ils n’ont pas vu que leur mère était en transe!

Mais cet épisode est pour moi une leçon. Trop centré sur l’aspect nouveau et expérimental de la méthode, je n’étais pas assez synchronisé à Claude. Je n’ai pas senti son état de malaise, et l’ai laissée repartir ainsi.

Lorsque nous nous revoyons le lundi, elle me reparle de son vécu de cette séance. Elle me dit combien ma voix était péremptoire, autoritaire et désagréable. Ce qui a rendu cette expérience désagréable.

Je suis intrigué par le retour de Claude, et devant cette difficulté qu’elle rapporte, j’opte pour l’informer de l’objectif sous-jacent: la différence entre le temps réellement alloué et son temps subjectif, ce qui la surprend. Je nous repasse ensuite l’enregistrement de la séance, et là elle découvre ahurie que mon ton et mon timbre de voix sont aussi doux que d’habitude. À l’opposé de ce qu’elle a vécu en hypnose. Elle constate le timecode de l’enregistrement qui indique environ cinq minutes.

Comment expliquer cette perception?

Une explication possible est que la méta communication de la séance est passée en avant-plan, et qu’elle l’a perçue quand elle était en transe. Cela ce serait cristallisé sur le ton de ma voix, qu’elle hallucine alors comme étant péremptoire et autoritaire?

Une autre séance est centrée sur l’activation de ses ressources de guérison. Je l’emmène vers une source magique aux eaux irisées, dans laquelle elle peut choisir de se baigner..

Une autre fois j’utilise la technique de la métaphore ouverte activatrice pour l’aider à canaliser l’angoisse. J’induis la transe par l’utilisation des mouvements oculaires alternatifs en lui demandant de l’observer, puis lorsqu’elle finit par fermer les yeux je pose la question:

  • « Et maintenant, qu’est-ce qui vient?
  • Je suis sur un chemin..
  • Regarde autour de toi. Voit comment est ce chemin? Est-ce du sable ou des cailloux? Ou autre chose? Puis VAKOG.
  • C’est un chemin de cailloux.
  • Comment est la température? Quels sons y a t’il autour de toi?… Et maintenant qu’est-ce que tu fais?
  • J’avance le long du chemin. Je vois un arbre au loin.
  • Bien, très bien et qu’est-ce que tu fais maintenant?
  • Je me rapproche de l’arbre. Plus je me rapproche, plus il me semble immense..
  • C’est très bien et là maintenant où es-tu ?
  • Je suis au pied de l’arbre, il me barre la route
  • Et que veux-tu faire ?
  • Il faut que je l’escalade, que je passe par-dessus.
  • etc..

C’est le principe de la métaphore ouverte activatrice… C’est l’inconscient de la personne elle-même qui crée les images, selon ses propres symboliques, l’accompagnant pousse juste à passer à l’action. Et c’est la personne elle-même qui crée l’environnement, ces obstacles, ces embûches, et qui trouve ses propres solutions pour les surmonter, et qui déroule son histoire au fur et à mesure qu’elle se construit.

L’accompagnant peut subtilement orienter le processus à l’aide de suggestions indirectes ou d’implications, provoquer l’apparition d’outils si nécessaire pour faciliter la progression, suggérer des alternatives, élargir l’éventail des solutions.

Voici le retour que Claude m’en fera plus tard sur notre document partagé:

« Bonjour Pierre, concernant la séance de mardi je ne sais pas si cela peut t’être utile. Je n’ai pas tout dit sur le moment. L’arbre est apparu spontanément en travers du chemin menant à la plage, le barrant. Un pin des landes ben oui c’est comme ça. Son écorce est très épaisse et rugueuse. D’abord plutôt fin gracile mais d’une telle taille que même de loin je savais qu’il faudrait l’enjamber. Puis au fur et à mesure de la progression, il s’étoffe jusqu’à devenir immense, énorme. Toujours impossible à contourner il a plusieurs mètres de haut maintenant. J’ai le vertige et suis seule isolée il n y a pas d’autre option. Terrorisée je dois y aller. Derrière c’est vide impossible de rebrousser chemin. Il faut grimper. La seule possibilité est de m’accrocher aux aspérités de l’écorce qui me blesse m’arrache la peau au sang. Serrer les dents, ne pas penser, juste se dire « allez Claude monte sans regarder en bas, ferme les yeux et monte encore et encore ». Le premier appui est si difficile. J’ai peur de tomber, je me colle au tronc et suis sa circonférence. Arrivée au sommet il est possible de faire une pause, assise, souffler (j’ai l’impression d’avoir tout fait en force en apnée) et profiter de sentir le vent iodé doux et frais. La descente aussi est longue, éprouvante. Elle me blesse encore mais voir de nouveau le chemin m’aide et me motive. Il y a des rires d’enfants, des bruits de conversations. Tout est plus solaire. Jusqu’à pouvoir enfin poser le pied au sol, appuyer un instant le dos. Enfin je vais pouvoir reprendre la marche lentement, descendre l’escalier qui conduit à la plage. Sans me retourner, la présence du pin continue de se faire sentir. Il ne rétrécit pas… »

Lors d’une autre séance j’exploitais le protocole de « la ligne de temps »11 afin de réactualiser les ressources dont elle aurait besoin, puis en la projetant dans le futur où cette ressource lui serait utile, dans cette hospitalisation, afin de décliner ce que ça change dans ses actions, ses émotions, ses cognitions et son corps.


Claude:

L’impression reste marquante pourtant. Une ballade commune en bordure de forêt avec les enfants à côté de la  maison pour m’aérer l’esprit n’y fait rien bien au contraire. Je suis perdue à deux pas de chez nous. Je me trouve à un endroit et ensuite à un autre sans savoir par où nous sommes passés ni combien de temps nous nous sommes promenés. Je m’en confie à Pierre à travers le document de liaison.

Lors de notre troisième rendez-vous, il me fait écouter l’enregistrement de la séance. Je n’en reviens pas. Sa voix n’est ni dure ni péremptoire. Il est bien gênant de constater, comprendre tout à coup que nous sommes nos propres freins, que nous attribuons aux autres la responsabilité de nos échecs. C’est une bonne leçon qui me permet d’aborder la séance qui suit avec sérénité.

Pierre dans sa pratique est très opportuniste. Il utilise les éléments de nos conversations pour avancer dans notre projet. « Ah très bien vous avez fait l’expérience de l’amnésie, intéressant la manière dont vous avez utilisé la distorsion du temps si vite après la séance ». Rebondissant sur les évènements, il s’adapte et construit avec spontanéité le contenu de ses séances tout en gardant fixe son objectif. Pour lui, tout est toujours parfait, sa confiance et sa détermination sont sans faille.  Il réajuste l’ancrage en ré-exploitant l’idée du temps, en prenant son temps. Chaque mot qui me guide vers la place sécurisée est entrecoupé, entouré d’images et suggestions plaisantes. Il me laisse profiter de l’instant, l’emprisonnant entre mon pouce et mon index en dehors du temps.

Les modalités qu’il expérimente me paraissent parfois incongrues. Suivre des yeux ses doigts de gauche à droite et il me fait l’effet d’un hypnotiseur du 19 siècle, me prépare amusée à un « Dormez je le veux! ». Passée cette résistance, c’est comme si je me donnais la permission de ressentir, en toute sincérité, authentique avec moi même. On est loin de l’image d’Epinal du magnétiseur. C’est une expérience que ce rêve éveillé ! J’envisage la transe, comme les enfants devinent des animaux dans les nuages. Chacun dispose de cette capacité à imaginer pour peu qu’il le veuille. Aujourd’hui reconnaître l’image de ce pin qui apparaît comme par magie n’est plus une surprise… Mais …

Comment peut-on ressentir autant des sensations physiques qui ne sont pas réelles? Je vis ma peau égratignée par l’écorce de l’arbre, le manque de force dans mes bras tétanisés, l’énergie déployée à pousser sur mes jambes pour grimper. Arrivée au sommet, sous le vent léger, je prends une pause assise, laisse s’échapper un soupir de soulagement avant d’oser jeter un coup d’œil vers le bas. Il faut renouveler l’épreuve, toujours à la limite de basculer dans le vide, devoir m’agripper encore, accepter de nouveau les chairs arrachées par les aspérités du pin. Le prix à payer pour tenir, envahie du doute vertigineux de ne pas y arriver. Dans ma tête je m’accroche, pleure de peur comme de douleur, descendant centimètre par centimètre jusqu’à toucher terre. Si je raconte ça, on va me prendre pour une folle !

De toutes ces séances d’hypnose, j’attends du confort. C’est bien l’idée depuis septembre et elle reste valable. Mais ce qui est étrange c’est la manière dont ce confort s’acquiert et la dimension qu’il adopte. Parfois ou souvent je voudrais l’hypnose abrupte, anesthésiante. Un hypnothérapeute qui serait seul aux commandes. Je souhaite la chose facile pour moi déresponsabilisante presque.

Au final, depuis ces quelques mois, j’explore aussi, en découvre des profondeurs, soulève les couches de ma transe une à une. Grâce à Pierre, suivant le thème qu’il souhaite aborder, la technique qu’il développe, je me confie à mes ressources dont je découvre le potentiel. Par exemple mon côté contemplatif, ma propension à la rêverie se trouvent décuplés , bien utiles quand il faut attendre des heures.

Mon hospitalisation est avancée, en route. Nous n’aurons pas le temps de terminer tout ce que Pierre a programmé. le travail est conséquent déjà.

En unité protégée, tout se passe bien. Le temps n’a aucune importance. Je n’ai besoin de rien, juste de m’associer aux soins, de répondre aux questions. Chacun s’étonne en rentrant dans la chambre de mon calme, de mes constantes métronomiques, de mes absences de sollicitations, de lecture, de tv. Moi même je suis étonnée d’écouter ce cœur si stable à 60 pulsations par minute. Il est difficile d’expliquer ce sentiment d’être dans une strate différente.

Ma crainte principale est celle de dix-huit heures,  heure tant redoutée des jeunes parents. Celle lorsque le jour s’abaisse, où la soirée n’a pas commencé, est manifeste en milieu hospitalier quand les visites sont des au revoir, que les équipes infirmières roulent. Chacun retourne à son activité nécessaire loin des chambres et des patients. Alors, nous nous retrouvons seuls face à nous, à la maladie. Tous seuls dans nos chambres, nous restons à nos journées inertes, nous éveillons aux longues nuits. Il a fallu que je sois hospitalisée pour comprendre les hurlements libérateurs des nouveaux nés. A l’hôpital, dans ces moments là les adultes ne crient pas, à l’hôpital, dans ces moments là, on peut entendre le volume des télévisions s’élever pour s’affranchir de l’angoisse.

Heureusement avec un peu de volonté et de concentration, l’aiguille de mes secondes coincée entre mes pouce et index progresse autrement. L’écoute de « l’Odyssée » (la simple évocation du titre me transporte) enregistrée par Pierre est du même ordre que lorsque l’on regarde encore et encore avec plaisir un film parfaitement connu. Une régularité qui renforcerait l’effet sur le temps, sur le corps !? Un autre audio « Calme » ouvre le volet de mes journées. C’est par lui que je commence chaque matin avant le passage de l’infirmière. Ces mp3 qu’il a enregistrés je les écoute sans les entendre, en connaît chaque mot sans me souvenir d’aucun. J’y superpose mes films personnels : déployant par exemple un revêtement siliconé intérieur, protecteur des organes vitaux, de mes veines, de mes artères, il laisse le traitement glisser jusqu’aux cellules tumorales où il libère toute son agressivité.

(Dernière séance par sms) Le traitement est lourd mais facile à suivre. Les équipes sont expérimentées, ainsi ils savent à la demi journée près quand la fièvre apparaît. Ils nous informent, réagissent promptement. Ce jour arrive où après m’avoir prévenue, après avoir refusé, l’alimentation par sonde nasogastrique s’impose. La fatigue, les odeurs, la bouche et la gorge pleines d’aphtes et de bulles hémorragiques m’empêchent de me nourrir. Si l’idée de ce petit tuyau parait au dessus de mes forces, l’idée de manger me prend des forces, manger me demande des forces. Pour autant, pas question qu’on m’impose la sonde contre mon gré.

A chacun son Everest, physiquement je redoute cet acte. Il va me falloir me combattre. Un message échangé avec Pierre et il me répond « dissocie toi ». Ne pas avoir peur de sa peur… Alors pour garder la main et avant qu’ils ne m’en reparlent, je la réclame. Pierre m’a m’indiqué par sa réponse que grâce à toutes nos séances passées, je dispose des clés … deux mots pour partir. Accompagnée de cette infirmière si calme, nous convenons que je fermerai les yeux et qu’elle me décrirait tous ses gestes. Elle m’informe de la progression « Encore 30 cm, on avance! ». J’utilise son doux décompte de 5 cm en 5 cm pour m’éloigner en même temps que la remarque me saute à l’esprit c’est ce moi enfouit qui œuvre à mon confort physique émotionnel. J’y penserai plus tard …elle scotche déjà la sonde pour la fixer. C’est un soulagement pour tous, pour moi plus besoin de me torturer avec un plateau à renvoyer, eux sont rassurés d’une alimentation maintenue. Tout va bien.

Il en sera ainsi tout au long de l’hospitalisation où je me protégerai, stimulerai mes cellules par la pensée… Jusqu’à ce matin où la porte claque. Le médecin annonce fortement avec enthousiasme « On ouvre! Les blancs sont à 1400 ! » Fin de l’isolement. Mon corps fonctionne, génère à nouveau des globules blancs. Le risque infectieux s’éloigne, les visites sont autorisées de manière plus souples …Tout va bien.

Après trois semaines en unité protégée au lieu de cinq… sortie anticipée, je fête le lendemain mon anniversaire. C’est un bel âge que d’avoir 42 ans!

Epilogue

« Pourquoi avoir écrit cet article ? » me demanderez-vous?

« Parce que nous le pouvions. » vous répondrais-je!

Claude et moi avons bien conscience de n’être pas des « cracks » de l’hypnose.

Je ne pratique pas depuis 20 ans, je fais parfois des maladresses, même si depuis les premiers temps évoqués dans l’article, j’ai énormément progressé. Mais combien de personnes sont dans ma situation? Combien de professionnels nouvellement formés se heurtent aux mêmes écueils que moi! « Les anciens de l’hypnose » ont-il conscience de la difficulté de démarrer? Se souviennent-ils de leurs premiers pas?

Tel le Petit Poucet, j’ai le sentiment que cet article sème des petits cailloux derrière moi… Derrière Nous… Peut être cela pourra t’il servir si quelqu’un les trouve?

Ce que j’ai vécu avec Claude au travers de son accompagnement pendant ces deux années est une expérience authentique et très intense sur un plan émotionnel, susceptible de « parler » à beaucoup de monde, et à différents niveaux, cela peut constituer une aide, un récit sur lequel s’appuyer pour son propre développement d’hypnopraticien.

Et c’est pour cela que j’ai créé ce site internet.. Pour partager avec mes pairs, même si je ne sais pas qui ils sont. Ni où ils en sont. Ce récit vient vous dire que vous n’êtes pas seul à débuter. Il vous raconte la naissance d’une grande amitié, née dans le creuset d’une intimité, d’une proximité particulière et hypnotique, sous le feu infernal de la maladie, des coups de marteaux sur l’enclume de ses aléas morbides, mais trempée dans l’eau rafraîchissante de la relation d’accompagnement en hypnose.

Au travers cette histoire, vous pouvez mesurer concrètement le chemin parcouru de part et d’autre : mon évolution dans les techniques d’accompagnement en hypnose, et l’évolution de Claude dans sa maîtrise actuelle de la transe et des phénomènes hypnotiques jusqu’au paroxysme de son hospitalisation finale. Vous pouvez prendre conscience de l’engagement mutuel que cela nécessite.

Enfin, elle vient vous parler de l’intérêt de se faire accompagner dans ce genre d’expérience de vie, de la plus-valus que peut apporter l’hypnose dans la prise en charge de maladies graves. De l’opportunité qu’elle offre au patient de restaurer son pouvoir d’agir, dans la traversée parfois agitée de ces soins quelquefois extrêmement pénibles. De la possibilité de restaurer un espace de liberté où l’action est possible, l’exploration indispensable et salvatrice, pour permettre de mobiliser toutes ses ressources, y compris son potentiel de guérison…

FIN

©Claude Thomas et Pierre Le Belleguic

 

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A propos de Pierre Le Belleguic

Infirmier en psychiatrie depuis 1999, en formé à l'hypnose ericksonienne depuis 2015. Passionné par la relation soignant/soigné et toutes les techniques relationnelles.

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